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Mood : celle qui buvait des smoothies à la fraise (en écoutant MC Solaar disserter)

NDLR : billet édité, précédemment publié sur le blog le 9 mars 2009 

Elle était cool, assise dans le bus, c'était au printemps. Elle scrolle sa timeline, tombe sur cette breaking news : MC Solaar en une de l'Obs. Signe annonciateur d'un retour discographique absolument inespéré. Overdose d'enthousiasme, elle jubile comme une enfant (sur le point de déballer ses cadeaux de Noël). Elle l'aime un peu, beaucoup, à la folie, passionnément. Mais à la suite d'une évidente paresse artistique, elle avait cessé d'attendre, cessé d'espérer. Elle s'en était irrémédiablement détournée. Elle écoutait du Orelsan et du 1.9.9.5., ça lui rappelait juste que le rap français, c'était mieux en 1.9.9.4. (année de sortie de Prose Combat). Et puis il y eu cette once d'espoir. Un objet sonore à l'écrin disgracieux, à la production malhabile. Mais qui jouait à fond une carte qui fonctionne toujours avec elle : une douce réminiscence du passé, une madeleine de Proust, du genre à donner un petit pincement, voire une nostalgia ultra. 
C'était joliment écrit, ce «Sonotone », les mots étaient certes posés sur un beat variéteux 80's, une new wave low cost, mais la plume était aiguisée comme à l'époque. Et puis elle se laissa happée par cette frénésie, ce buzz (re)naissant, nourri par un tweet malin qui citait Lino (Ärsenik) et qui ne pouvait pas être plus approprié : "Dis aux trentenaires qu'ils peuvent rallumer la radio"

La suite fait figure de vraie promesse. L'enveloppe, d'abord, est beaucoup plus délicate. Une instru indolente, aux influences ostensiblement gainsbouriennes. 
« Géopoétique », titre phare puisque éclairé, préambule abouti d'un album éponyme, enfin digne. De son passé, de son aura, de sa technique unique nommée le prose combat. Lentement, elle succombe. Touche "boucle de lecture avec le petit 1". Non stop.
 


« Géopoétique », c'est assez drôle quand on y pense. Parce que c'est carrément la définition qu'elle aurait pu donner de Claude MC Solaar à la suite de sa première rencontre avec l'artiste (il y en eu deux au final), au lendemain de ces longues heures passées à l'observer, à l'écouter disserter. « Géopoétique », ce n'est pas qu'un ingénieux mot-valise dénotant du formidable sens du verbe de son auteur. « Géopoétique » c'est surtout la principale caractéristique qu'elle a perçu quand elle s'est retrouvée face à lui. « Géopoétique », c'est une évidence. Flashback. 


20 juin 2008, par une belle après-midi ensoleillée. Confortablement assise dans un fauteuil en cuir du Costes K, dans le très chic 16e arrondissement parisien, je sirote un smoothie à la fraise. Il se tient là, face à moi, souriant et laid back dans son treillis kaki. Il ignore quasiment tout de moi, en particulier le culte que je lui vouais à l'adolescence, moi qui fut fascinée par sa prose, façonnée aussi, dans mes écrits, par sa sagacité et son sens de la rhétorique. "L'NMIACC D'HTCK72KPDP", "Claude MC prend le microphone genre love story raggamuffin", "Naguère les concierges étaient en vogue", "Elle se baladait, en chantant lalala"... Tout se télescope dans ma tête. Quelques minutes avant, nous faisions un zigzag de l'aisé sur les Champs Elysées, lui au volant, moi côté passager, et le responsable de cette rencontre, aussi improbable qu'impromptue, sur le siège arrière. On reste là, durant des heures, je sirote des smoothies, en écoutant de la lounge music, on parle de tout, de rien... Surtout de rien.

Est-ce parce que "Le Silence est d'or" que je me suis tue, ou par égard pour celui qui m'avait conviée à cette séance de chillin' improvisée (il faut savoir rester digne), toujours est-il que les questions qui me brûlaient les lèvres, à savoir s'il avait vraiment confondu South Park et les Simpsons dans "Da Vinci Claude", si, en 2008, MC Solaar était toujours un rappeur, et si, quelque part, cela ne le peinait pas de n'avoir pas obtenu le respect de la génération suivante (là ou Joeystarr et AKH sont vénérés), je ne les ai pas posées. De Hip Hop, il fut pourtant question, durant notre conversation. Celui des canadiens de Muzion (Back in da dayz), dont il fredonna la mélodie de "la vie ti neg". De quelques clashs ou autres beefs du hip hop français, qu'il semblait suivre, même de loin, via des vidéos circulant sur le net. De cette rencontre, il me reste l'impression que Claude n'est finalement pas si éloigné de l'image d'Epinal que j'avais jusqu'alors, d'MC Solaar. Un garçon doux, généreux, loquace, drôle, et évidement, extrêmement érudit (la géopolitique et l'Afrique étant ses sujets de prédilections).   
2017. Le Costes K n'est plus. Elle boit du thé vert et des infusions Fortnum & Mason dans des mugs Un Dimanche à la Mer, elle a arrêté les smoothies à la fraise. Les Temps Changent. « Géopoétique », le titre, était une fulgurance. Un leurre. Pour ne pas dire un chant du cygne. L'homme qui capte le mic et dont le nom possède le double A a enfanté d'un disque qui pêche surtout par son manque de dynamisme sonore, son absence de créativité musicale, ses productions passe-partout, synthétiques, spécieuses. Ça annihile toute envie de s'intéresser plus en profondeur au discours, aux textes. Quel triste paradoxe. L'écoute intégrale du disque requiert donc un sacré effort, que seuls les adeptes de l'oeuvre la plus récente du rappeur (post « Paradisiaque ») sauront apprécier. Ceux qui comme elle regrettent toujours amèrement l'absence à la production de Jimmy Jay et de la French touch du groupe Cassius sauveront - à la rigueur - « EKSASSAUTE », pour son regard cynique sur notre société capitaliste, et « Super Gainsbarre », un ersatz de « Géopoétique », un néo « Nouveau Western » en forme d'hommage très (trop) appuyé à Serge Gainsbourg. Et puis « Adam et Eve », pour son ambiance simple et fonky évidemment, mais surtout pour entendre enfin MC Solaar kicker. L'homme a toujours du flow. Artistiquement parlant, il est toujours dans le flou. 

« Géopoétique » - MC Solaar (label Osmose Inverse/Play Two). Disponible depuis le 3 novembre 2017.Apple Music / Spotify / Qobuz






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